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Le « tu » qui traverse les Alpes

28 juin
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 juil.

Pourquoi le « tu » paraît-il naturel au Tessin et soudain trop familier à Zurich ? Une réflexion sur les formes de politesse, la traduction et les distances linguistiques en Suisse.


De Zurich à Lugano, en route pour une mission d’interprétation à l’Université de la Suisse italienne (USI). Je travaille régulièrement entre la Suisse alémanique et la Suisse italienne, là où la médiation linguistique passe aussi par des nuances culturelles.
De Zurich à Lugano, en route pour une mission d’interprétation à l’Université de la Suisse italienne (USI). Je travaille régulièrement entre la Suisse alémanique et la Suisse italienne, là où la médiation linguistique passe aussi par des nuances culturelles.


En Suisse, traduire ne consiste pas simplement à passer d’une langue à une autre. C’est aussi traverser un ensemble d’habitudes et d’attentes qui n’apparaissent que rarement dans les dictionnaires, mais qui déterminent pourtant la manière dont les gens se parlent.

L’un des exemples les plus subtils — et parfois aussi les plus amusants — tient en deux lettres : tu.


En Suisse italienne, le « tu » fait partie du paysage communicationnel. Il ne se limite pas à la sphère privée, mais s’invite très naturellement dans des contextes formels.


On entre dans une boutique à Locarno, et la vendeuse dit : « Ciao, cerchi qualcosa di particolare ? » (quelque chose de particulier ? Personne n’y voit un manque de respect. Au contraire, cela a souvent un effet rassurant. En revanche, si l’on me vouvoyait soudainement, la première réaction ne serait pas forcément : « quelle professionnalisme », mais quelque chose de très humain : « est-ce que j’ai vraiment l’air si vieille? »


Un léger décalage, presque absurde, mais suffisamment réel pour se faire remarquer.



Quand le « tu » change de sens


En traversant le Gothard, le même mot change de poids.


À Zurich, à la crèche de ma fille, je me suis adressée spontanément à l’enseignante — jeune, souriante, parfaitement à l’aise dans son rôle — en la tutoyant. Pour moi, c’était naturel. Pour elle, beaucoup moins.


Elle n’a rien dit. Mais le léger décalage était perceptible : ce « tu » semblait atténuer la distance professionnelle, comme s’il réduisait la fonction à une dimension trop informelle.


Dans ce contexte, le « vous » n’est pas de la froideur. C’est une forme de reconnaissance.



Traduire les relations, pas les mots


C’est ici que la traduction cesse d’être une opération purement linguistique pour devenir quelque chose de plus délicat.


Il n’existe pas d’équivalence stable entre du, tu et lei, vous, Sie. Chaque choix engage une certaine idée de distance, de respect et de proximité.


Un texte italien qui utilise naturellement le « tu » (Scopri le nostre offerte, Découvre nos offres) peut paraître trop direct, voire trop familier, s’il est repris tel quel dans un contexte nord-alpin. À l’inverse, un message construit systématiquement sur le « Sie » peut sembler irréprochable en allemand, mais soudainement rigide en italien.


C’est précisément là que se révèle la véritable difficulté de la traduction. Toutes les paroles ne se laissent pas transférer une à une. Il en va de même pour les relations qu’elles contribuent à créer entre les personnes. Traduire signifie donc toujours tenir compte des attentes, des conventions et des nuances culturelles.


La question n’est pas grammaticale, mais relationnelle.



Idée clé

Entre les différentes régions linguistiques de Suisse, ce ne sont pas seulement les mots qui changent, mais aussi les attentes qu’ils portent.



Martina Knecht

Texte et images © Martina Knecht

L’article fait partie de la rubrique Quasi la stessa cosa. Observations minimales sur la manière dont les mots transforment le monde qui nous entoure (2026).


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