La médiation est conception
26 août
5 min de lecture
Comment les espaces, les objets et l’architecture prennent sens – et pourquoi la médiation culturelle fait partie du projet.

Un espace ne parle pas de lui-même. On le découvre à travers ses matériaux, ses proportions, sa lumière, ses usages. Il en va de même pour les objets : leur signification ne tient pas à leur seule forme, mais se construit dans la relation avec celles et ceux qui les rencontrent, les utilisent et les inscrivent dans un contexte culturel donné.
Pourtant, la médiation est encore souvent considérée comme ce qui vient après : un texte pour accompagner une image, une explication pour un bâtiment, une histoire pour un objet. Je la vois autrement. Elle commence là où la conception rencontre le regard. Ce qu’un projet provoque, la manière dont il est compris et les relations qu’il permet de créer participent à son effet au même titre que la matière, la forme ou la fonction.
Cette conviction m’accompagne depuis mes premières rencontres avec le design. Chez Knecht Arredamenti, les meubles n’étaient pas simplement exposés et vendus. Ils étaient mis en contexte : par les échanges, les rencontres avec des designers et des créateurs, mais aussi par une question simple : pourquoi cet objet est-il intéressant, et quelle idée porte-t-il ? J’ai ainsi compris très tôt que la conception prend une forme concrète dans le projet, mais qu’elle ne s’arrête pas là. Elle se poursuit dans la manière dont un objet est compris, utilisé, vécu et finit par trouver sa place dans le quotidien.
Un exemple particulièrement marquant fut l’introduction précoce de la collection Memphis au Tessin. L’architecte d’intérieur locarnais Jakob Knecht présentait déjà les créations du groupe en Suisse au début des années 1980, à une époque où son langage formel radical restait encore largement méconnu. Fondé en 1981 par Ettore Sottsass, Memphis réunissait des créatrices et créateurs issus de disciplines et de pays différents, parmi lesquels Michele De Lucchi, Matteo Thun, Nathalie du Pasquier et Martine Bedin. Leurs créations, colorées, ludiques et délibérément inattendues, remettaient en question les conceptions établies de la fonction, du goût et de l’habitat.
Introduire Memphis dans un contexte local signifiait donc bien davantage que proposer de nouveaux meubles. Il s’agissait d’ouvrir l’accès à une autre idée du design. La médiation créait un espace où un langage formel d’abord étranger pouvait être regardé, discuté et, finalement, compris.

Une bibliothèque qui refuse de rester neutre. Avec ses lignes obliques, ses surfaces colorées et ses proportions inhabituelles, Carlton remettait en question l’idée qu’un meuble devait s’effacer derrière sa fonction. Sottsass transformait le meuble en signe : un objet qui rend visible une position, une attitude.
L’espace comme expérience
Avant même qu’un espace soit expliqué, il produit déjà un effet. On y entre, on le traverse, on réagit aux matériaux, à la lumière, aux proportions. Le sens naît aussi de cette expérience physique, immédiate.
Je l’ai particulièrement ressenti à la Vitra Fire Station de Zaha Hadid. Réalisée en 1993, elle ne se révèle pas d’un seul regard. Le béton apparent, les géométries aux lignes tranchées et la tension entre mouvement et immobilité composent une véritable dramaturgie spatiale, qui se découvre progressivement au fil du parcours. Le bâtiment sollicite le corps : les circulations deviennent des directions, les arêtes des repères visuels, les transitions des moments d’orientation.

La photographie peut transmettre certaines de ces qualités, mais elle ne remplace pas l’expérience. C’est précisément là que se situe l’un des enjeux de la médiation : distinguer l’image d’un espace de l’espace lui-même et donner à voir ce qui ne se révèle qu’avec le mouvement, le temps et la perception.
Une autre forme d’expérience spatiale m’est apparue dans l’ancien atelier d’Achille Castiglioni à Milan. Dans le piano nobile d’un élégant palais lombard, un miroir de la hauteur de la pièce est placé en diagonale dans un angle, à 45 degrés. Ce geste apparemment simple suffit à transformer la perception de l’ensemble : d’un angle naît l’intersection de deux longs couloirs dont les extrémités disparaissent derrière des bibliothèques débordantes de livres, des tables à dessin et des vitrines. L’espace paraît plus vaste, plus profond et ressemble, en même temps, à un laboratoire ouvert de la pensée.

L’atelier donne encore l’impression que Castiglioni vient de sortir pour un instant. Croquis, dessins, maquettes et objets du quotidien sont toujours là. Le lieu conserve ainsi non seulement des objets, mais une manière de travailler et de penser. Et c’est justement ce miroir, en apparence anecdotique, qui devient une clé pour comprendre la pensée de Castiglioni : une modification minime peut suffire à faire voir autrement une situation familière.
Du projet au contexte
ujourd’hui, l’architecture et le design nous parviennent souvent d’abord sous forme d’images : un rendu, une photographie soigneusement composée, une courte séquence sur les réseaux sociaux. Avant même d’entrer dans un bâtiment ou de toucher un objet, nous en avons déjà reçu une interprétation. Cette première perception façonne les attentes avec lesquelles nous abordons ce qui suit.
La médiation ne commence donc pas avec l’explication d’un projet terminé. Elle intervient bien avant : dans le choix de ce qui est montré, dans les mots utilisés pour le décrire, dans les liens que l’on établit et dans les questions que l’on choisit de laisser ouvertes.
Ces expériences continuent d’orienter mon travail. Chez Swiss Hypertext, le travail éditorial commence précisément dans cet espace entre contenu et contexte : raconter l’architecture comme un processus, le design comme une pratique culturelle et l’objet comme le résultat de décisions, de relations et d’idées. Il s’agit de donner une structure à ces liens pour les rendre lisibles, sans en effacer la complexité.
Car l’architecture ne se résume pas à ce qui a été construit. Elle est aussi faite des décisions, des conditions et des visions qui ont conduit à ce résultat. Il en va de même pour un meuble, une exposition ou une publication. Ce que nous voyons n’est jamais que la partie visible d’un processus.
La médiation rend ce processus accessible. Elle relie perception et contexte, expérience et connaissance, projet et espace public.
La médiation comme partie du projet
C’est peut-être précisément là que réside sa dimension créative.
Un projet ne prend pas sens uniquement à travers sa forme physique. Ce sens se construit dans la rencontre avec celles et ceux qui le regardent, l’utilisent, l’interprètent et le transmettent à leur tour. La médiation crée les conditions de cette rencontre.
La médiation est conception.
Non pas un ajout à un projet terminé, mais une partie du processus par lequel il devient lisible, perceptible et pertinent.
L'essentiel
Une bonne conception ne s’arrête pas au projet. C’est par la médiation qu’elle devient lisible. Elle n’est donc pas un ajout, mais une partie intégrante du projet.
Martina Knecht
Texte © Martina Knecht
Images (de haut en bas) © José Pino, © The Metropolitan Museum of Modern Art, © Vitra Design Museum, © Fondazione Achille Castiglioni
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